SICILE (archéologie)


SICILE (archéologie)
SICILE (archéologie)

La Sicile est – avec Chypre, la Crète, la Sardaigne – l’une des grandes îles de la Méditerranée. Sa position géographique centrale et la proximité de l’Afrique du Nord en ont fait un carrefour, une terre ouverte aux influences les plus diverses. Grecs et Phéniciens, Romains et Byzantins, Arabes et Normands ont fécondé cette île triangulaire aux trois caps (la «Trinacrie» de L’Odyssée , XII, 127), qui fut le pays de l’accueil avant d’être celui de l’émigration.

La Sicile fut, dès l’Antiquité, un réservoir de grands historiens comme Antiochos de Syracuse (contemporain d’Hérodote), Philistos de Syracuse (proche des tyrans Denys l’Ancien et Denys le Jeune), Timée (fils du tyran de Taormine) et enfin Diodore, le seul dont l’œuvre soit presque intégralement parvenue jusqu’à nous et qui vécut à l’époque de César.

1. Naissance d’une discipline

L’intérêt pour l’archéologie de l’île commence dès le XVIe siècle avec le dominicain sicilien Tommaso Fazello (1490-1570) et le géographe hollandais Philippe Cluverius (1580-1623). Le XVIIIe siècle fut l’époque des voyageurs, dont les nombreux récits et dessins sont parfois d’un grand intérêt, comme ceux des Français Saint-Non (1781-1786) et Houel (1782-1787). Par la suite, la contribution la plus importante fut celle de l’Allemand Schubring, qui parcourut la Sicile en 1865-1866. Mais la science archéologique moderne est fille du XIXe siècle finissant, illustrée par l’extraordinaire personnalité de Paolo Orsi (1859-1935), à qui l’on doit de nombreuses fouilles admirablement conduites dans les sites indigènes et grecs de la Sicile orientale et méridionale (Syracuse, Mégara Hyblaea et Géla en particulier).

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le travail archéologique a progressé grâce à l’action des Surintendances siciliennes qui constituent l’ossature de l’administration archéologique de l’île; elles sont actuellement au nombre de six (Syracuse, Agrigente, Trapani, Palerme, Messine et Catane). La Sicile a également la chance de posséder d’importants musées archéologiques (à Palerme, Agrigente, Géla et surtout Syracuse, où le musée régional Paolo Orsi a été inauguré le 16 janvier 1988), sans compter les nombreux musées de sites. Un superbe complexe muséographique se trouve également à Lipari.

Les recherches se poursuivent à l’heure actuelle avec intensité et on peut percevoir une certaine évolution méthodologique: après un intérêt centré à l’époque d’Orsi surtout sur les nécropoles et les sanctuaires, les travaux se sont portés, dans les années 1950-1970, sur les habitats et l’organisation des territoires indigènes de l’intérieur. Plus récemment, face à la prolifération des opérations industrielles et autoroutières, beaucoup de fouilles se sont développées dans le cadre de programmes de sauvetage. À l’exception de quelques opérations exemplaires (ainsi à Lipari et à Marsala), l’archéologie sous-marine n’a pas connu le même développement que les recherches terrestres. Tous les quatre ans, un congrès international rassemble à l’université de Palerme les archéologues spécialisés; les résultats des travaux sont publiés dans la revue Kokalos . Un autre cycle de manifestations scientifiques (projet «Akragas») est en train de se mettre en place à Agrigente.

2. Préhistoire et protohistoire

Les premières traces de l’activité humaine en Sicile appartiennent au Paléolithique inférieur: ce sont là des découvertes de 1968, effectuées dans la région d’Agrigente. Les affinités avec les éléments africains (Maroc) ont fait rouvrir le débat sur l’époque de la formation du «canal de Sicile» entre l’île et le Maghreb. Le Paléolithique supérieur est beaucoup mieux documenté, notamment par les grottes ornées de la région de Palerme. Mais c’est le Néolithique qui marque un saut qualitatif décisif: le village de Stentinello (au nord de Syracuse), protégé par un fossé et une enceinte de terre, était un agglomérat de cabanes, rectangulaires semble-t-il. Les archéologues ont baptisé «culture de Stentinello» l’un des principaux faciès du Néolithique sicilien, caractérisé par une production de vases en céramique de qualité et par la présence de l’obsidienne, particulièrement dans les sites des îles Éoliennes (autour de Lipari), où les phases les plus récentes du Néolithique sicilien sont bien représentées. La période suivante (Âge du cuivre) présente son faciès le plus typique dans la culture Conca d’Oro de la région de Palerme.

Si ces époques anciennes n’ont pas été les plus étudiées au cours des dernières décennies, il n’en va pas de même pour la période suivante – l’Âge du bronze – qui occupe le IIe millénaire avant notre ère. La Sicile orientale et méridionale connaît d’abord la culture de Castelluccio (du nom d’un site proche de Noto), avec de nombreux villages de cabanes ovales ou circulaires, et des tombes creusées dans le roc rassemblant de nombreux corps; elle a des rapports étroits avec l’île de Malte. De leur côté, les îles Éoliennes, très prospères, développent la culture dite de Capo Graziano (promontoire de l’île de Filicudi).

C’est à partir de ce moment-là qu’on constate la présence dans l’archipel éolien de céramiques de type mycénien fabriquées dans le monde égéen (Méditerranée orientale): ces objets, importés, témoignent de contacts et de fréquentations commerciales, à partir du XVIe siècle avant J.-C. et jusque vers 1200 avant J.-C. La découverte, à Lipari, d’une structure architecturale en forme de tholos , comparable sur le plan technique à des édifices caractéristiques du monde mycénien, apparaît à certains spécialistes comme une confirmation des données fournies par les céramiques importées; des vérifications sont encore nécessaires. Les apports égéens n’en restent pas moins réels et peuvent expliquer certaines tentatives d’architecture funéraire dans la Sicile de cette époque, et surtout le développement, dès le milieu du IIe millénaire, de l’habitat de Thapsos, sur la côte au nord de Syracuse: dans ce site capital pour la connaissance de la protohistoire sicilienne, les cabanes ne sont plus disposées de manière désordonnée mais occupent l’espace de manière rationnelle, en mettant en évidence des rues et des cours. Ainsi apparaît, au XIIIe siècle avant J.-C., la première organisation de type urbain de tout l’Occident. La présence de nombreuses importations mycéniennes dans la nécropole de Thapsos indique clairement l’origine de telles évolutions, qui se perçoivent de mieux en mieux dans l’ensemble de la Méditerranée occidentale à la suite des découvertes effectuées dans le golfe de Cagliari (Sardaigne) et sur la côte sud de l’Italie méridionale. De toute évidence, les Grecs mycéniens ont fréquenté l’Italie plusieurs siècles avant le début de la colonisation grecque proprement dite. La découverte à Syracuse (non loin de l’autel de Hiéron) d’une tombe collective contenant des objets de type mycénien, de la céramique et surtout un sceau, montre que les études sur la présence des Mycéniens en Sicile sont promises à un bel avenir.

Après le développement simultané de la culture de Thapsos en Sicile orientale et de la culture du «Milazzeze», dans les îles Éoliennes, le foyer culturel le plus dynamique de la fin de l’Âge du bronze est celui qui gravite autour de Pantalica, l’un des grands centres indigènes de la Sicile orientale de cette époque. Le monde de Pantalica est celui que les colons grecs de Syracuse et de Mégara Hyblaea rencontrèrent, lors de leur arrivée dans l’île, à la fin du VIIIe siècle avant J.-C. Ce faciès culturel, attesté depuis le XIIIe siècle avant J.-C., accuse clairement dans ses phases les plus anciennes l’impact des apports mycéniens, tandis que les phases les plus récentes sont déjà influencées par le milieu grec colonial.

3. La colonisation grecque

Les sites

Les colons grecs provenaient essentiellement d’une autre île, l’Eubée, et de Chalcis, l’une de ses villes principales; ces colonies «chalcidiennes» apparues dans la seconde moitié du VIIIe siècle étaient Naxos, Zancle (Messine) – qui, quelques décennies plus tard, fonda Mylai (Milazzo) et Himère au milieu du VIIe siècle – et enfin Catane et Leontinoi. Les habitants de Corinthe fondèrent de leur côté Syracuse, tandis que ceux de Mégare s’établissaient un peu plus au nord, à Mégara Hyblaea. Syracuse ressentit bientôt le besoin d’occuper la haute vallée de l’Anapos (Akrai, Casmenai), puis la côte méridionale (Camarine), comme Mégara qui avait essaimé à Sélinonte. Cette occupation du rivage sud de l’île était en fait une réaction, face aux implantations des Grecs de Rhodes et de Crète à Géla (et, de là, à Agrigente). Les côtes septentrionales restèrent plus dégarnies (Himère excepté), même après l’installation des Grecs de Cnide à Lipari, au début du VIe siècle. Himère était, comme Sélinonte, une colonie au contact du monde phénicien occupant la pointe occidentale de l’île.

Cette occupation grecque des rivages siciliens, que l’on connaît d’abord par Thucydide (VI, 2), est très claire sur le plan géographique. Tous ces établissements sont bien localisés: les archéologues n’ont eu de difficultés qu’avec Casmenai. En revanche, ils ne savent toujours pas situer la date d’arrivée des colons et l’ordre donné par Thucydide est matière à discussion.

L’urbanisme

Cette colonisation grecque a conditionné pour des siècles l’histoire de la Sicile. Les cités qui s’édifièrent alors se dotèrent d’un urbanisme véritable et rationnel. C’est là que les Grecs expérimentèrent l’organisation de l’espace urbain, et ces expériences furent codifiées deux siècles plus tard par Hippodamos de Milet. Depuis un demi-siècle, les études sur l’urbanisme colonial sont au centre des recherches sur la Sicile préromaine. La mission française à Mégara Hyblaea a joué un rôle décisif dans le développement d’une telle approche mais elle a été relayée par des enquêtes effectuées à Syracuse, Naxos, Camarine, Sélinonte et Himère. Cet urbanisme grec est encore visible dans la topographie moderne de certaines villes siciliennes comme Syracuse. Il apparaît que les Grecs ont, dès leur arrivée, conçu l’espace urbain dans sa totalité; le périmètre de la ville est tracé, puis progressivement fortifié, d’abord par un fossé et une levée de terre, ensuite par des fortifications de plus en plus monumentales (Léontinoi, Syracuse, Mégara, Géla); ce souci défensif trouve son apogée dans la forteresse de l’Euryale, élevée par Denys, tyran de Syracuse au IVe siècle.

À l’intérieur des murailles, des quartiers, correspondant probablement aux divers groupes de colons, sont régulièrement organisés en îlots avec leurs rues principales (plateiai ) et secondaires (stenopoi ). Le centre de la vie civique est l’agora, bordée de portiques (stoai ), de temples et d’édifices publics. Il se trouve parfois (à Mégara et probablement à Sélinonte) à la jonction de plusieurs quartiers. Les sanctuaires sont parfois dispersés dans le tissu urbain (Mégara), parfois regroupés (Agrigente, Sélinonte). Beaucoup de grands sanctuaires se trouvaient à la périphérie de la cité, voire à l’extérieur de l’enceinte urbaine. Que l’on pense à l’aire sacrée de Marinella, à l’est de Sélinonte, où surgirent trois grands temples placés l’un à côté de l’autre: juxtaposition qui s’explique en partie par des raisons pratiques – en fonction du parcours des processions –, et que l’on retrouve à Agrigente et, en Italie du Sud, à Poseidonia (Paestum).

4. Les coutumes funéraires, l’art et l’artisanat

Les nécropoles étaient situées hors de la cité, le plus souvent le long des routes qui conduisaient aux villes voisines; les tombes étaient à inhumation ou à incinération, selon l’âge et la condition sociale du défunt; les nouveau-nés et les enfants en bas âge étaient inhumés dans des amphores qui avaient servi au transport du vin ou de l’huile, et qui étaient réutilisées de cette manière. De ce fait, les études sur les amphores archaïques ont connu un développement notable depuis les années 1970, en particulier à partir de la documentation de Camarine: ce matériel ouvre de suggestives perspectives sur le commerce du vin et de l’huile et sur les échanges entre la Grèce et la Sicile, au VIe siècle avant J.-C. notamment.

La fouille des habitats et des nécropoles a permis la découverte d’innombrables vases, entiers ou fragmentaires, en céramique; on a pu ainsi distinguer des séries importées de Grèce (particulièrement de Corinthe et d’Athènes) et des séries d’imitations locales: ces productions grecques coloniales nous éclairent sur la vaisselle quotidienne mais aussi sur le talent de certains potiers et de certains peintres de vases, comme ceux qui décorèrent les grands cratères retrouvés dans la nécropole du Fusco à Syracuse. D’autres productions artistiques illuminent la civilisation grecque de Sicile (civilisation sicéliote): à côté des kouroi (jeunes hommes) sculptés que l’on trouve dans les nécropoles en guise de monuments funéraires, on pense immédiatement à la série des métopes sculptées des temples de Sélinonte (musée de Palerme), dont certaines sont les plus anciens exemples de décoration métopale connus, et à des éléments de décoration des sanctuaires (gargouilles en forme de gueule de lion, masques de gorgone en terre cuite). Ainsi, l’art sicéliote se révèle aussi bien à travers des œuvres monumentales (grandes statues de divinités assises de Mégara et de Grammichele, au musée de Syracuse) que par des réalisations de petits ex-voto en terre cuite: par exemple, les innombrables statuettes de terre cuite, souvent en liaison avec le culte de Déméter et de Korè qui était particulièrement vénérée en Sicile, dans la mesure où la tradition grecque localisait en plein cœur de la Sicile (dans la prairie d’Enna) l’enlèvement de Korè par Hadès; les récentes fouilles de Syracuse (Piazza della Vittoria) ont d’ailleurs permis de localiser enfin le sanctuaire syracusain de Déméter et Korè. Mais la découverte la plus spectaculaire est incontestablement celle de la grande statue en marbre de Motyè, représentant un jeune homme, peut-être un aurige vainqueur à la course de char. La principale question qui se pose sur le plan scientifique, à propos de toutes les grandes statues de la Sicile grecque, est de savoir si elles ont été réalisées sur place ou si elles ont été importées; lorsqu’il s’agit d’œuvres en marbre, le problème se simplifie partiellement (la Sicile n’a pas de carrières de marbre): dès lors, on se demande si le marbre brut a été transporté depuis la Grèce.

La Sicile est une île qui n’a pas de mines. Elle avait donc besoin de se procurer du métal brut et de fondre des objets en bronze importés si elle voulait avoir une production métallurgique propre. Ainsi, dans la haute vallée du Symaethos, le fleuve de Catane, le site indigène du Mendolito (également célèbre en raison de la découverte, en 1962, d’une longue inscription indigène) avait révélé en 1908 un énorme dépôt de 900 kg de «pains» de cuivre et de bronze, et d’objets en bronze : ce matériel, aujourd’hui visible au musée de Syracuse, constituait probablement la réserve d’un fondeur dont l’activité peut se situer à la fin du VIIIe siècle ou au début du VIIe siècle avant J.-C. Le monnayage apparaît vers 530 avant J.-C., dans les villes chalcidiennes de Naxos, de Zancle et d’Himère; à partir de 420 avant J.-C. et jusqu’au début du IVe siècle, les ateliers monétaires de Syracuse possèdent des inciseurs de très grande qualité qui signent leurs coins. La Sicile produisit aussi des statues de bronze (dont certaines excitèrent la convoitise de Verrès, si l’on en croit Cicéron); le plus célèbre bronze sicilien parvenu jusqu’à nous est le grand bélier, de provenance syracusaine, qui se trouve au musée de Palerme et qui date du début du IIIe siècle avant J.-C.; il avait un «jumeau» qui fut détruit lors des troubles de 1848.

Mais l’île a du calcaire. Il fut largement exploité, comme en témoignent les latomies, les lieux dits l’Intagliata ou l’Intagliatella et surtout les splendides carrières proches de Sélinonte (les Cave di Cusa), où l’on peut encore voir tous les stades du travail de l’extraction et, en particulier, des éléments de colonnes déjà prêts pour le transport vers les chantiers sélinontins. C’est grâce au calcaire que la Sicile est, par excellence, l’île des temples grecs; des ateliers spécialisés dans ce type de construction se sont progressivement mis en place à Syracuse, à Agrigente et à Sélinonte; ils travaillèrent souvent pour satisfaire la politique de prestige des tyrans et pour célébrer les grands moments de l’hellénisme sicéliote, comme la victoire d’Himère sur les Carthaginois en 480 avant J.-C. Certes, le bois et la terre cuite occupaient une place importante dans les temples de Sicile (charpente, décoration) mais ceux-ci témoignent d’abord de la maîtrise des tailleurs de pierre et des maçons.

Après la période classique, l’activité artistique se poursuit. Aux IVe et IIIe siècles avant J.-C., des ateliers de céramistes et de peintres de vases sont actifs dans la région de l’Etna (Centuripè), près de Géla (Manfria) et à Lipari, où est également attestée une fabrication de masques en terre cuite, représentant en particulier les personnages de la comédie «nouvelle» grecque (Ménandre).

La Sicile grecque est particulièrement florissante dans la seconde moitié du IVe siècle, quand le Corinthien Timoléon devient le maître de Syracuse (cf. sa biographie dans les Vies de Plutarque). Partout on constate une reprise de l’activité et une réoccupation des terres. À partir de la fin de ce siècle, c’est le théâtre qui caractérise les villes siciliennes. On en signale partout: à Syracuse mais aussi à Ségeste, à Solunte, à Tyndaris, à Monte Iato, à Heraclea Minoa, à Morgantina et à Akrai; sans oublier celui de Taormine, dont nous ne voyons actuellement que la reconstruction impériale. Si les VIe et Ve siècles avant J.-C. avaient été les siècles des temples, on peut dire que les deux siècles suivants furent ceux des théâtres; ce passage du religieux au laïque reflète certaines mutations des sociétés siciliennes d’alors. Depuis quelques années, notre connaissance des réalités urbaines de la Sicile hellénistique a fait de gros progrès, notamment grâce aux fouilles américaines de Morgantina et aux recherches suisses à Monte Iato; ces enquêtes ont efficacement complété ce que nous savions à partir des travaux italiens effectués à Agrigente et à Solunte. Au début du IIIe siècle avant J.-C., des demeures privées assez luxueuses signalent, à Géla, à Monte Iato et à Morgantina (maison dite de Ganymède) l’apparition d’une nouvelle classe dirigeante.

5. Indigènes et sémites

On ne peut comprendre l’évolution de la Sicile grecque entre la seconde moitié du VIIIe siècle avant J.-C. et la fin du IIIe siècle avant J.-C. (Syracuse est prise par les Romains en 211 avant J.-C.), si l’on oublie le monde indigène et le rival, phénicien d’abord, punique ensuite, qui occupe la pointe occidentale de l’île.

Les populations indigènes sont au nombre de trois (Thucydide, VI, 2): les Sicules (Sikeloi ), derniers venus parmi les indigènes, habitaient auparavant la péninsule italienne et passèrent le détroit de Messine dans la seconde moitié du IIe millénaire avant J.-C. Avant leur arrivée, l’île était la Sikaniè , l’île des Sicanes (Odyssée , XXIV, 307); ce n’est qu’avec les Sicules qu’elle devient la Sikelia . Les Sicanes se considéraient comme autochtones mais on les disait de provenance ibérique et ils occupaient le centre de l’île. Le site de Polizzello était peut-être leur sanctuaire fédéral. La troisième ethnie indigène est celle des Élymes, un mélange de Troyens et de Sicanes selon la tradition grecque; leurs villes principales étaient Eryx, Entella et Ségeste. Les vestiges archéologiques de cette dernière sont imposants: outre le théâtre, un grand temple dorique s’intègre admirablement dans le paysage; il s’agit d’un monument qui se trouvait à l’extérieur de la cité et qui fut élevé dans les années 430-420. Les spécialistes ne s’accordent pas sur les circonstances de sa construction. Certains pensent à un sanctuaire indigène qui aurait utilisé l’«enveloppe» externe d’un temple grec; mais certaines recherches donnent crédit à l’hypothèse selon laquelle le temple dorique, édifié dans une ville non grecque mais hellénisée, est resté inachevé, aucun aménagement intérieur n’étant attesté.

Le milieu indigène représenta pour le monde grec un partenaire exigeant, parfois accueillant (le roi sicule Hyblon – qui régnait peut-être à Pantalica – offrit la terre de Mégara Hyblaea aux colons grecs), parfois menaçant, comme vers le milieu du Ve siècle avant J.-C., lorsque Doucétios réussit à coordonner les différents groupes sicules contre les Grecs (Diodore, XI, 78 sq.).

La progressive hellénisation de ce monde indigène à partir des villes grecques de la côte est désormais relativement bien connue; les enquêtes réalisées par la Surintendance dans l’arrière-pays de Géla et d’Agrigente dans les années 1950 ont été exemplaires: elles ont permis non seulement l’identification d’un grand nombre de sites indigènes, mais, surtout, la mise en place d’un modèle de lecture pour étudier les phénomènes complexes d’acculturation qui se produisent à l’occasion d’une expansion coloniale.

L’archéologie phénico-punique avait théoriquement trois centres à étudier en Sicile: les villes de Panormos (Palerme), Solunte et Motyè, où les Phéniciens (Thucydide, VI, 2) se seraient repliés au moment de l’arrivée des Grecs sur les côtes orientale et méridionale de l’île. Mais la recherche à Palerme – difficile étant donné la présence de la ville moderne – n’a jusqu’à présent rien apporté pour la période antérieure au VIe siècle avant J.-C., époque à laquelle les tombes mêlent du matériel punique à du matériel grec. À Solunte, on connaît seulement la ville hellénistique qui se développa à partir du IVe siècle avant J.-C. Reste donc Motyè, sur son îlot de 45 hectares face à Marsala. C’est, avec Carthage et Tharros, l’un des plus beaux sites phéniciens de la Méditerranée occidentale et il a eu la chance d’être acheté à la fin du XIXe siècle par un amateur éclairé, Giuseppe Whitaker, qui développa la recherche et la protégea contre la spéculation. Les enquêtes archéologiques y ont reconnu, depuis les années 1960 surtout, des secteurs importants de la ville phénicienne (qui occupait l’ensemble de l’îlot) comme le tophet, où étaient incinérés les enfants en bas âge, ou la fortification, construite au VIe siècle avant J.-C. Motyè est aujourd’hui l’un des foyers les plus actifs de la recherche archéologique en Sicile.

Motyè fut détruite dès le début du IVe siècle avant J.-C. par Denys l’Ancien, tyran de Syracuse (en 397 exactement); ses habitants se déplacèrent et s’installèrent à Lilybée, c’est-à-dire sous l’actuelle Marsala; nous retrouvons ainsi une situation proche de celle de Palerme. Tout cela explique pourquoi nous avons relativement peu de données sur la phase d’occupation punique des anciens centres phéniciens de Sicile. Heureusement pour nous, si l’on peut dire, les Carthaginois s’emparèrent en 409 avant J.-C. de la colonie grecque de Sélinonte (Diodore, XIII, 43); ils installèrent un habitat punique sur l’ancienne acropole grecque qui persista jusqu’à l’époque de la première guerre punique (milieu du IIIe siècle avant J.-C.).

Ainsi, l’impact de Carthage en Sicile fut important à partir du milieu du VIe siècle avant J.-C. Au début du Ve siècle, la capitale punique avait tenté de s’immiscer dans les conflits entre colonies grecques, en aidant Térillos, le tyran d’Himère contre Théron, le tyran d’Agrigente et Gélon, tyran de Syracuse; la fameuse bataille d’Himère (en 480 avant J.-C., l’année de Salamine) fut un échec pour Carthage, et les Grecs fêtèrent leur victoire par la construction de grands temples à Himère, mais aussi à Agrigente et à Syracuse. La main-d’œuvre carthaginoise contribua à ce développement de l’architecture grecque: nous en avons la preuve pour Agrigente.

C’est enfin l’archéologie sous-marine qui a apporté la dernière information sur l’archéologie punique de l’île: en 1969 et 1972, des prospections dans les eaux de Marsala permirent la découverte de deux épaves de navires de guerre carthaginois qui coulèrent probablement lors de la première guerre punique. Rome marque de cette manière son arrivée sur la scène sicilienne.

6. Les Romains en Sicile

Depuis Cicéron et sa dénonciation des exactions de Verrès, les Romains ont mauvaise réputation en Sicile... Rome trouva une Sicile riche; Syracuse, en particulier, avait connu une longue prospérité sous le règne de Hiéron II (275-215 av. J.-C.) et l’immense autel qu’il avait fait construire près du théâtre (presque 200 m de long!) en est le symbole. Sa prise par les Romains, en 211 avant J.-C., n’entraîne pas seulement la mort d’Archimède: la Sicile devient une province romaine et si elle reste, dans certains domaines, un point de référence à l’échelle méditerranéenne, c’est dans le contexte romain; aux IIe et Ier siècles avant J.-C., les ateliers qui fabriquent la céramique à vernis noir largement exportée (la «campanienne C» des archéologues) se trouvent à Syracuse (ou dans sa région), mais ce sont les négociants romains qui contrôlent les affaires.

L’archéologie de la Sicile romaine est encore très mal connue; les archéologues ont fatalement été plus attirés par les vestiges somptueux de la phase grecque ou par les problèmes suggestifs et fascinants de la période protohistorique que par l’étude d’une province «comme les autres» de l’Empire romain. Cet oubli de l’époque romaine a été excessif mais, depuis quelque temps, les mentalités ont changé. La raison de ce changement est double: d’une part, les archéologues, aux prises avec le problème de plus en plus pressant de la protection du patrimoine face aux agressions de la vie moderne, ont été confrontés au sauvetage de nombreuses installations rurales ou urbaines datant de la période romaine; d’autre part, les historiens de cette période ont de plus en plus «questionné» les archéologues, et cette stimulation intellectuelle a sans nul doute été bénéfique.

Le Haut-Empire n’est pas une période particulièrement brillante en Sicile; le théâtre de Monte Iato se remplit d’habitations, comme celui de Solunte un siècle auparavant. C’est un signe de désagrégation urbaine qui ne trompe pas. L’intérieur de l’île et la côte sud sont particulièrement abandonnés, sauf à Agrigente et à Lilybée. Seuls les centres qui ont reçu une colonisation à l’époque d’Auguste – comme Syracuse, Catane, Centuripè, Termini Imerese (près d’Himère) – émergent quelque peu.

Des signes de reprise se manifestent à la fin du IIe siècle et au début du IIIe siècle après J.-C. Progressivement, les campagnes se repeuplent et le phénomène touche les classes élevées, qui quittent les villes pour se retrouver dans de somptueuses villas rurales. Les découvertes archéologiques ont permis d’ajouter deux exemples au cas jusqu’alors unique de la célèbre villa romaine de Piazza Armerina: près de Patti (côte Nord) et non loin d’Eloro et du fleuve Tellaro (côte Sud), des édifices ont révélé de superbes mosaïques, probablement réalisées par des ateliers spécialisés originaires d’Afrique du Nord. On ne pense plus aujourd’hui que ces villas aient été des demeures impériales, et leur découverte est une contribution fondamentale à la connaissance de la «renaissance» que connut la Sicile romaine au IVe siècle de notre ère.L’apport de l’archéologie à l’histoire de la Sicile antique est donc considérable. Il reste certes beaucoup à faire mais le principal motif de préoccupation n’est pas là: en Sicile, comme dans toutes les régions qui possèdent un patrimoine exceptionnel, le danger provient des fouilles clandestines qui causent souvent des dégâts irréparables: ainsi, vers 1979, huit décrets inscrits en grec sur des plaquettes de bronze ont été «découverts» dans la ville élyme d’Entella; ils apportent des informations de tout premier plan sur les institutions et sur les relations diplomatiques de cette cité à la fin du IVe ou au début du IIIe siècle avant J.-C. Mais les spécialistes n’en ont eu qu’une connaissance indirecte et ces précieux documents restent inaccessibles, hors d’Italie. La lutte contre les trafiquants d’œuvres d’art et de documents archéologiques exige la solidarité internationale. Il n’est plus admissible de vouloir accroître les collections des musées en acquérant des objets issus de fouilles clandestines. Le plaisir esthétique de la contemplation des vestiges du passé ne saurait exiger le démantèlement de contextes historiques. Le patrimoine international mérite d’être respecté avant d’être admiré.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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